Le séminaire de Quito a été un moment très intense de rencontres entre des représentants de quinze pays d'Amérique Latine, de l'UNESCO, de la Banque Interaméricaine de développement, et de la France, sur un thème unique, mais foisonnant, la réhabilitation des centres historiques.La confrontation des expériences locales, des cultures nationales, des formes d'urbanisation, des modalités de gestion urbaine a permis aux participants de découvrir la diversité des situations en Amérique Latine. On s'en doutait un peu, mais la réunion de professionnels expérimentés et passionnés, venant de seize pays et d'organisations internationales, permet de concrétiser de manière tangible le large éventail de voies suivies pour gérer des situations urbaines complexes.
Simultanément, et ce n'est pas non plus une surprise, mais c'est validé par un vécu relaté par les participants, on constate l'émergence de problématiques communes à tous les pays.
J'en ai repéré quelques unes qui me paraitraient justifier des ateliers plus spécialisés pouvant alimenter des rencontres futures et déboucher sur des protocoles opérationnels.
1) Les modalités juridiques et politiques de la protection du patrimoine urbain.
Outre la question de la sécurité juridique des dispositifs de protection, de leur applicabilité effective, de leur communication dans la société, on peut s'interroger sur la répartition des rôles entre Etat et pouvoirs locaux. Cette articulation a été précisément posée par le Brésil, pays à structure fédérale.
A l'inverse la France, pays où la protection du patrimoine relève exclusivement de l'Etat, peut se poser la question de la décentralisation d'une partie de ce dispositif.
2) Les apports respectifs du secteur public à du secteur privé dans la réhabilitation des centres historiques.
Ce point, abordé de façon approfondie au cours du séminaire, notamment à partir de l'expérience équatorienne, mériterait d'être traité encore plus techniquement - et financièrement, à la lumière des pratiques des autres pays d'Amérique Latine.
Avec en filigrane, la double question
- le secteur public a-t-il l'exclusivité de la mémoire ?
- le secteur privé a-t-il une âme patrimoniale?3) Commerce, patrimoine, et urbanité :
La relation entre la ville, son patrimoine, et les commerçants est épineuse en Amérique Latine comme en Europe. Elle ne se présente pas dans les mêmes termes, mais quelques soient les formes du commerce et de son occupation de l'espace urbain, elle recouvre des conflits d'intérêts : s'agit il uniquement des intérêts particuliers contre l'intérêt général ? L'intérêt patrimonial résume-t-il l'intérêt général ?
Il y a là un échange d'analyses sociologiques, culturelles, techniques, financières, ploitiques qui est aussi riche en Amérique Latine qu'en Europe. Et qui peut déboucher sur des principes d'action.
4) Circulation, transports, et patrimoine :
Il est clair qu'en Amérique Latine comme en France, la réhabilitation du patrimoine urbain est illusoire sans une maîtrise des flux de circulation automobile, et sans des plans de déplacements qui protègent les centres de l'engorgement par les véhicules et de la pollution correspondante. C'est une question très technique mais absolument prospective, en ce qu'elle touche à la mobilité urbaine, à la sécurité, à la santé, à la conviviabilité, à l'attractivité des villes et à la pérénité du patrimoine architectural.
L'expérience française sur les réglementations de sauvegarde (en particulier les secteurs sauvegardés) ont été, à partir des années 1980, un efficace levier de prospective urbaine. C'est grâce aux compétences réunies dans l'élaboration des PSMV que des formules originales de circulation, de stationnement, de rue piétonnes, ont pu être développées. La France peut apporter beaucoup à cette réflexion.
D'autant que les textes récents (loi sur l'air) et la généralisation des plans de déplacements urbains constituent une avancée sensible.
5) Développements durables et villes historiques :
Comment donner un contenu concret, pratique, à cette idée juste mais très large de développement durable ? Comment mettre en oeuvre les principes de ménagements de l'espace (faire la ville sur elle-même) d'économies d'énergies, des ressources naturelles (eau) et de leur équitable répartition dans la ville ?
Quelles relations entre nature et ville ?
Il est probable que le croisement des expériences américaines et européennes est en mesure d'apporter des éclairages originaux dont chaque partie pourrait profiter.
Cette question du développement durable pose aussi celui des limites de la ville et des instruments pour en maîtriser l'expansion. Réglements d'urbanisme ? Mur ? villes nouvelles ? c'est un problème parfaitement visible en Amérique Latine avec l'extension illégale des bidonvilles, mais également en Europe, avec la rurbanisation des périphéries d'agglomération.
Denis GRANDJEAN