MEMOIRE DE PROJET : L’EXPERIENCE DE BAYONNE

    par Jacky CRUCHON - Ville de BAYONNE - 11 février 1999
     
     

    La Ville de BAYONNE a connu une occupation humaine organisée dès le IIème siècle après Jésus-Christ comme l’attestent les fouilles archéologiques les plus récentes.

    Située à 40 Km de la frontière espagnole sur la façade atlantique, à la confluence de deux rivières, l’Adour et la Nive, sa position géographique en a fait depuis le IVème siècle, avec l’occupation romaine, une place militaire.

    Pendant le Moyen Age, elle fut sous domination anglaise. De cette période il ne reste que peu de traces : deux châteaux militaires à l’Est et à l’Ouest de l’enceinte et la cathédrale Sainte-Marie qui vient d’être inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

    Fin XVème siècle, la Ville est « rendue » au Royaume de France. Elle ne reprendra son essor qu’au début du XVIIème siècle après que la nouvelle embouchure de l’Adour lui ait donné un accès direct à l’océan.

    Fin XVIIème, début XVIIIème siècle, la conjugaison de l’activité économique florissante et du rôle militaire accru que lui attribue VAUBAN transforme radicalement le visage de la ville :

    Elle garde la trame viaire issue du Moyen Age mais les maisons en rez-de-chaussée surmontées d’un étage, souvent en bois et recouvertes de chaume, sont remplacées par des maisons à trois étages souvent en pierre.

    Ces maisons sont implantées en bord de rues, à l’alignement, et laissent des espaces libres en coeur d’îlot (à usage de jardins ?).

    L’essor démographique du XIXème siècle oblige la ville à se densifier considérablement :

    Le rôle militaire de la Ville de BAYONNE ne lui permet pas de s’étendre hors des remparts.

    Les immeubles, par nécessité, s’élèvent d’un à deux étages supplémentaires et les coeurs d’îlots sont intégralement bâtis.

    La densité de la ville ancienne est telle qu’aujourd’hui la ville est devenue structurellement inhabitable.

    Les îlots sont construits, en moyenne, à 98 %. Les 2 % « d’espaces libres » restants ne sont en fait que des courettes ou des puits de jour surmontés d’une verrière. Une fenêtre sur trois seulement est à l’air libre. Le parcellaire en lanières, certes très original, pose des problèmes aigus : les immeubles ont en moyenne 5 m de largeur et 4 à 10 fois plus en profondeur. Les logements ainsi créés n’ont pas de continuité et se développent sur deux, trois, voire quatre corps de bâtiments distincts séparés par des parties communes. L’occupant, pour aller d’un point à l’autre de son logement, doit donc franchir successivement deux, trois, voire quatre portes palières (appartements sous « deux clefs »).

    Dans ces conditions, un habitant sur deux a quitté le centre ancien en 30 ans, un logement sur cinq est vacant. Devenue entre 1960 et 1985 un lieu d’habitat par défaut, refuge des personnes en difficultés sociales, la ville ancienne connaît un grave déséquilibre social et démographique. Au cours de la même période, le fort développement du commerce de périphérie, commerce de grandes surfaces, d’hypermarchés, a affaibli considérablement la fonction commerciale du centre-ville. Enfin, si dans la ville (comme en France) un peu plus d’un ménage sur deux possède son logement, dans le centre ancien 85 % des ménages sont locataires.

    Pourtant, malgré ces constats pessimistes, la ville ne manque pas d’atouts : l’obligation de conserver les remparts intacts jusqu’au début du XXème siècle a évité leur destruction. La ville nouvelle s’est développée au-delà des glacis qui forment un écrin pour la cité ancienne.

    Le site de confluence confère une ambiance urbaine de qualité. Le déclin du centre au début des années 60 l’a protégée des assauts de la « modernité », aussi son patrimoine est-il largement intact. Du XVIème au XIXème siècle, il s’affiche dans toutes les rues. Bien que relativement modeste, sa continuité forme un ensemble urbain de premier ordre.

    La croissance de la ville sur elle-même a été l’occasion aux ferronniers et charpentiers de rivaliser d’audace, de qualités techniques, pour créer de très beaux escaliers qui desservent les logements.

    La réflexion qui a prévalu pour restaurer la ville ancienne s’est donc fixé pour objectif de répondre à tous les éléments du constat.

    1°) Poursuivre l’évolution de la ville, continuer son histoire : elle doit continuer sous la forme de restauration mais aussi de transformation pour rendre la ville habitable en se gardant toutefois de ruptures. Depuis le XVIème siècle, les immeubles ont évolué par transformations successives ; nous souhaitons nous inscrire dans cette évolution.

    2°) Valoriser le patrimoine pour s’appuyer fortement sur les qualités originales du bâti, produire du logement qui par son caractère patrimonial, mais aussi l’introduction -respectueuse- d’éléments de modernité, sa distribution, sa volumétrie particulières obtient ainsi les armes pour affronter la concurrence du logement récent ou neuf. Cet axe de travail se fixe pour objectif de changer le regard des Bayonnais sur le logement du centre ancien, de développer l’envie d’y habiter, de positionner le logement dans une stratégie résidentielle ascendante.

    3°) Une fois ces deux premiers points arrêtés, procéder à la transformation structurelle des immeubles en réalisant des curetages : cureter un immeuble signifie en démolir une partie située en coeur d’îlot. Il s’agit de démolir les logements dont les conditions d’éclairement, d’ensoleillement, de ventilation, d’hygiène ne répondent plus aux aspirations des résidants en cette fin de siècle. L’intervention ainsi préconisée par la Ville se fait presque totalement sur un patrimoine privé et qui le restera.

    L’ampleur de cette tâche est immense : 1/3 des mille immeubles du centre ancien sont concernés. Il s’agit de démolir près de 45.000 m2 de planchers constitués exclusivement de logements !

    Au total, la politique de la Ville peut s’énoncer simplement autour de cinq mots clefs :
     

    Mais ce qui s’énonce simplement est particulièrement hardi et ardu à mettre en oeuvre !

    Il nous faut MO.BI.LI.SER les opérateurs privés.

    La Ville, par définition est au coeur du dispositif. Elle a mobilisé des moyens financiers (subventions particulières, demande de dispositions fiscales adaptées au problème) mais aussi elle a cherché à mobiliser les acteurs.

    Dans ce processus, le travail de formation d’artisans et d’entreprises aux techniques de la restauration du bâti ancien a été déterminant.

    Réalisée en partenariat avec les représentants consulaires et syndicaux de la profession, cette formation est pionnière car elle sort des cadres habituels de la formation :

    . elle part de besoins réels de la profession, en fonction des différents niveaux de connaissance des participants

    · elle prend en compte les objectifs de la municipalité

    · elle est non seulement technique mais également culturelle, historique, architecturale

    · elle est aussi tournée vers d’autres professions (architectes, gestionnaires d’immeubles, propriétaires) en les associant aux rendus des travaux des entreprises

    · elle est individuelle, si nécessaire, sur chantier réel (diagnostic, devis, exécution font l’objet d’accompagnement)

    · elle se prolonge par des spécialisations (taille de pierre, entretiens qualitatifs, architecture d’enduits, etc ...)

    · elle est souple dans sa conception, sa mise en oeuvre, ses financements

    · elle est enfin devenue la pierre d’angle du dispositif de reconquête du centre ancien.

    Grâce à elle le rapport de l’entreprise à l’administration s’est radicalement modifié : il est devenu confiant, résolument partenarial. Nos prescriptions ont pris en compte la formation des entreprises, leur savoir-faire ; il y a ainsi un réel travail commun entre prescripteur et réalisateur.

    Aujourd’hui, nous allons, dans les semaines à venir, mettre en place une association pour la promotion de l’habitat en centre-ville. Elle regroupera tous les professionnels qui participent au processus de restauration de logements (fiscalistes, notaires, architectes, entreprises, agents immobiliers, banquiers, syndics d’immeubles, administrations). Cette association ne sera composée que de professionnels qui ont déjà montré leur engagement pour le centre-ville, elle sera un lieu d’échanges de savoirs, de connaissances de métiers et aussi un lieu de réflexion et de proposition au service de cette promotion. Nous espérons ainsi déclencher une appropriation collective (public-privée) du processus de reconquête du centre ancien.