Architecture et sport en France 1918-1945 : une histoire politique et culturelle
Le cas de Paris et de sa proche banlieue


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Marie Vives et Fabienne Chevallier

Après la défaite de 1870, dans laquelle la France fut amputée de l'Alsace-Lorraine, on assista à une montée en puissance du sentiment patriotique dans la société française. L'émergence du sport à cette époque, dans ses aspects modernes, est liée à ce sentiment et à la nécessité d'un redressement national. 
Dès les années 1880-1914 en effet, le sport connut un essor en France, grâce à l'élaboration de nouvelles législations et à la mise en place de nouveaux équipements.
Ce développement était soutenu par l'idée qu'il était nécessaire de favoriser la culture du corps aussi bien que celle de l'esprit des jeunes Français afin de les rendre aptes à défendre vaillamment leur patrie en cas de nouveaux conflits.
Pendant cette période, de multiples ligues, clubs, associations sportives et société athlétiques virent le jour dans le pays. Elles demandaient des installations adéquates, qui manquaient cruellement à cette époque.

Parallèlement, les courses à vélo et les sports collectifs tels que le football et le rugby commençaient à connaître un succès croissant auprès des masses populaires.

Deux événements importants confortèrent cet essor grandissant de la pratique sportive. En 1880, la loi George instaura la pratique obligatoire de la gymnastique dans les institutions scolaires. D'autre part, la réappropriation de l'idée de Jeux Olympiques par Pierre de Coubertin (1863-1937), à partir de 1894, année de la fondation du Comité International Olympique, fut un événement décisif qui allait imprégner l'idéologie du sport. Marqué par la nécessité d'un renouveau de la nation, Pierre de Coubertin voyait dans les Jeux Olympiques, beaucoup plus que des événements sportifs, l'occasion de faire adhérer les masses à un idéal de vie supérieure, dans un esprit égalitaire qui favorise la fraternité entre les nations.

Cette dernière idée fut reprise avec encore plus d'ampleur après le coup d'arrêt donné par la Première Guerre mondiale, dans les années vingt, avec la diffusion accrue des idées pacifistes en Europe et aux Etats-Unis.  

Dans beaucoup de villes, on assista à la mise en place d'une politique d'équipements sportifs. Nous proposons ici d'étudier la montée en puissance de la pratique et de l'esprit sportif à l'échelle d'une cité,

la Ville de Paris et sa proche banlieue. Celle-ci va mener dans l'entre - deux - guerre une politique systématique de construction d'équipements sportifs.
Elle a d'ailleurs pris très tôt conscience de l'impact ces installations sportives sur les changements urbains et sociaux.

1. La commande d' installations sportives à Paris dans l'Entre deux-guerres : le sport pour tous

Le lendemain de la guerre à Paris est marqué par la destruction de son enceinte militaire fortifiée qui va alors libérer un vaste anneau de terrains autour de la capitale.
De nombreux débats auront lieu pour déterminer la future affectation de ces terrains. Une loi est votée en 1919. Elle concède l'ensemble de ces terrains à la Ville de Paris à condition qu'elle y construise des équipements sportifs ainsi que des jardins.

A cette époque, les installations sportives faisaient cruellement défaut à la ville. De nombreuses pratiques sportives se déroulaient dans des lieux totalement inappropriés tels que les allées du Bois de Boulogne ou des espaces publics urbains (Esplanade des Invalides.). Malgré la vague de construction de gymnases et de vélodromes entamée au début du siècle, le nombre des équipements sportifs restait insuffisant.

A partir des années vingt, la Ville de Paris s'appliqua alors à faire construire des stades et des piscines qui deviennent des équipements municipaux obligatoires.
Il devenait désormais primordial d'offrir à la population de la capitale de lieux dédiés à une ou plusieurs pratiques sportives. Il fallait aussi que des compétitions puissent se dérouler à Paris, et accueillir des spectateurs.

Cette politique de la ville de Paris avait ses « clients ». Ainsi, le club parisien du Paris Université Club fut enfin en mesure de mettre en chantier son stade tant attendu en 1922 sur un terrain proche de la Porte Dorée. Un stade moderne de 60 00 places vit le jour. Il pouvait  accueillir la pratique de quinze disciplines sportives différentes.

Le stade Jean Bouin, crée en 1908 à l'initiative du Club Athlétique de la Société Générale à proximité du Bois de Boulogne, fut considérablement agrandi grâce à la concession de nouveaux terrains libérés par la destructions des fortifications de l'enceinte.

 


Tribunes du stade Jean Bouin. ©Photographie Gérard Sanz. Ville de Paris.

 

La pratique du tennis, sport très en vogue dans les années 20, s'effectuait habituellement au Bois de Boulogne dans l'enceinte du «tir aux pigeons ».

Face à l'augmentation des joueurs et à l'engouement suscité par ce sport, il fut vite nécessaire de prévoir un stade dédié à cette activité.

Le nouveau stade Roland Garros fut inauguré en 1928 à l'occasion de la première coupe Davis en France. Ce nouveau stade, dû à l'architecte Faurre Dujarric, offrit à ses 10 000 spectateurs la deuxième victoire des tennisman français appelés « Les Mousquetaires » en coupe Davis.

Transformé en centre de détention pendant l'occupation allemande, le stade de Roland Garros retrouva son affectation en 1946 et son fameux tournoi attira dès lors les meilleurs joueurs mondiaux.



Stade de Roland Garros. ©Photographie Gérard Sanz. Ville de Paris.

 

Le cas de la construction des piscines est exemplaire de cette époque de création d'équipements sportifs à Paris. En effet, la capitale pourvue de seulement 7 piscines en 1922 , décida de se doter d'une trentaine d'établissements en moins de 10 ans.

Les quelques établissements de nage existant à Paris à cette époque abritaient également des bains - douches. La pratique de la natation était liée à l'hygiénisme, dans un contexte où les logements n'étaient pas équipés en salles de bains.

La construction de nouvelles piscines à Paris rendit possible de nouveaux rapports des usagers avec la natation et les pratiques hygiéniques. La piscine de la Butte aux Cailles, par Louis Bonnier, architecte de la Ville de Paris, en fut la figure de proue.

L'établissement consacre la réunion de la piscine et des bains - douches, mais en les séparant très clairement.

L'architecture extérieure de l'ensemble composée de deux corps de bâtiments juxtaposés distingue nettement la partie bains - douches de celle de la piscine. En effet, la façade des bains - douches est revêtue de brique rouge et se développe en courbe sur la rue. La piscine, elle, est signifiée par une grande nef de béton armé à l'intérieur de la parcelle. L'utilisation du béton ancre donc cette piscine dans la modernité.

Bonnier innova également en créant un parcours spécifique pour les utilisateurs. Pour la première fois, les cabines de déshabillage étaient  placées dans une salle spécifique et non plus autour du bassin de nage. Cette disposition obligeait les nageurs à passer par une salle de douche et un pédiluve pour arriver au bassin.

La piscine de la Butte aux Cailles resta un cas un peu à part dans la construction des piscines à Paris de l'époque. L'augmentation du nombre de ce type d'équipement entraîna une normalisation de ses principes constructifs ainsi que le début d'une homogénéisation architecturale. Dans un premier temps, la taille du bassin devint réglementaire pour les piscines ordinaires, oscillant entre 33,3 m et 25 m de long. Les bains douches se séparèrent inexorablement des piscines.

L'architecte Lucien Pollet contribua à définir un plan type pour les piscines couvertes commandées par la Société des piscines de France.

Le type développé par Pollet prévoyait, à l'extérieur, des bâtiments  revêtus de brique de parement tandis que l'intérieur était habillé de céramique comme on peut le voir aux piscines de La Jonquière (1933), de Pontoise (1934) et Pailleron (1934) [1] . Dans la plupart des cas, les cabines de déshabillage se retrouvent en galeries hautes se déployant autour du bassin.

    
Piscine de Pontoise : façade et bassin. ©Photographie Gérard Sanz. Ville de Paris.


La piscine Molitor réalisée également par Pollet, elle, s'individualise par la présence de deux bassins dont un en plein air, qui se transforme en patinoire l'hiver. Inaugurée par le champion olympique de natation Johnny Weissmuller en 1929, elle avait la particularité de posséder des pourtours de bassin recouverts de sable. En revanche, les cabines de change se trouvaient encore une fois en hauteur autour du bassin sur 3 étages.

Très symbolique de l'époque avec ses vitraux Art-Déco, elle connut un large succès à la Libération puis tomba lentement en désuétude avant d' être fermée en 1989. Un projet de restauration est en cours dirigé par l'architecte Marc Mimram préservant l'ouverture du bassin principal sur le ciel.

 


Piscine Molitor. ©Photographie Gérard Sanz. Ville de Paris.



La piscine des Tourelles, aménagée avenue Gambetta en vue des Jeux Olympiques de 1924 à Paris, propose un bassin de 50 mètres correspondant aux normes de compétitions internationales. Le bassin est entouré de gradins pouvant recevoir 5000 personnes.


La politique systématique de construction des piscines montre bien l'arrivée dans le paysage architectural parisien des équipements sportifs. Ils s'imposent désormais au sein de la cité et deviennent des lieux indispensables à la vie. En outre, ils véhiculent intrinsèquement des idées fortes, celles inhérentes aux qualités du sport mais aussi les idéaux diffusés dans l'entre deux guerres. L'égalité par le sport, idéal du baron de Coubertin, est l'un des thèmes en jeu. La pratique sportive n'est plus réservée à une élite mais à l'ensemble de la population grâce l'importance du parc d'équipement sportif mis en place. Ainsi, l'accès au sport devient un enjeu social évident. Ce trait fut confirmé, au niveau national, par la politique menée par le Front Populaire. Ce Gouvernement créa en 1936, un sous - secrétariat d'Etat aux sports, aux loisirs et à l'Education physique. Il préconisa la création d'une instance de concertation dans chaque commune, l'Office municipal des sports, qui était chargé de veiller à l' « utilisation rationnelle » des équipements sportifs en France.


Mais à Paris, dès les années vingt, une réalisation hors du commun poussa à son paroxysme l'intégration de l'installation sportive à la ville.

La piscine de la rue des Amiraux se distingue des autres établissements de nage par sa conception à l'intérieur même d'un programme de logements destinés à la classe ouvrière. Commandé par l'office d'habitations à bon marché de la Seine à l'architecte Henri Sauvage, l'immeuble de la rue des Amiraux offre à ses habitants non seulement un lieu d'habitation moderne construit selon des normes hygiénistes strictes, mais aussi la proximité directe d'une piscine.


Sauvage et son collaborateur Sarrazin s'étaient déjà illustré dans la construction d'immeubles d'habitations avant la guerre en créant une typologie architecturale en gradins recouverts de carrelages blancs biseautés style métro, donnant une réponse hygiéniste à ce type de programme à une époque où les taudis régnaient toujours à Paris et où la tuberculose faisait rage, notamment dans la classe ouvrière. La disposition en gradins permettait en effet d'offrir des conditions d'ensoleillement optimales pour tous les habitants, quel que soit l'étage habité.


La piscine des Amiraux vient s'intégrer dans l'espace laissé libre par l'avancée des étages inférieurs de l'immeuble. Elle est surmontée et éclairée naturellement par une cour intérieure.


Ici, des idées sociales sont portées par un équipement sportif. De plus en plus, la symbolique de ces lieux s'affirme et il ne s'agira pas seulement de lieux où l'on pratique un sport mais de lieux où d'autres messages sont véhiculés.

2. Le sport et l'ancrage des idéaux pacifistes à Paris : le cas de la Cité Internationale Universitaire

Dans la France de l'Entre - deux - guerres, la vertu pédagogique du sport était absolument essentielle. Dans un point de vue très anthropologique, on pensait que la pratique du sport pouvait entraîner un renouveau spirituel. On pensait aussi que les rencontres sportives entre jeunes de différents pays pouvait favoriser l'émergence de réseaux internationaux de sociabilité, créer un esprit de fraternité entre les nations et contribuer ainsi à ancrer fermement les idéaux pacifistes, évitant ainsi la réédition des souffrances de la guerre.

Cette ambition de créer des liens d'amitiés entre les nations est au premier plan dans les idées fondatrices de la cité internationale universitaire de Paris qui voit le jour au milieu des années 20.

Cet équipement d'excellence a été fondé sur le principe « un esprit sain dans un corps sain ». Ainsi, le sport reçut une place de choix dans ce programme de logements étudiants.


Bassin de la piscine de la Cité universitaire
©photographie CIUP


Le père fondateur de la Cité universitaire, André Honnorat, désirait créer un véritable campus universitaire à l'image des campus américains. Ce campus incarnait deux idées majeures. Tout d'abord, la Cité universitaire devait régénérer l'université de Paris en offrant des logements modernes et confortables aux étudiants venant aussi bien de l'ensemble de la France comme des quatres coins du monde étudier à Paris. Puis, elle devait ouvrer pour la paix entre les nations en rapprochant les jeunes, membres des futures élites.

Grâce à l'appui d'Emile Deutsch de le Meurthe, industriel alsacien et de Paul Appel, recteur de l'université de Paris, André Honnorat alors ministre de l'Instruction publique, verra son rêve se réaliser en 1921.

Deutsch de La Meurthe proposait de financer une maison pouvant loger 350 étudiants. Ainsi, le 28 juin 1921, une convention fut passée entre la Ville de Paris et l'Etat allouant à la future Cité universitaire un terrain de 19 ha sur l'emplacement d'un des bastions de l'enceinte de Thiers en bordure du Parc Montsouris. Cet emplacement était stratégique : à proximité du quartier latin, il s'agissait de l'un des quartiers les plus sains de la capitale.


De 1923 à 1924, les premières résidences virent le jour. Elles étaient disposées dans un vaste parc où les installations sportives étaient nombreuses et variées (stade, terrains de tennis.).


En 1928, le projet de la Maison Internationale de la Cité universitaire commença à voir le jour après la rencontre d'Honnorat avec John D. Rockefeller junior. Ce dernier offrit de financer un foyer commun à tous les étudiants, sorte de point focal de l'animation de la Cité universitaire. Un projet fut conçu en 1929 par Lucien Bechman, architecte de la première fondation de la Cité universitaire, la fondation Deutsch de la Meurthe. Ce projet comprenait alors des salons, une salle de conférence et de cinéma, une salle des fêtes, un restaurant, des salles de musiques, une bibliothèque et surtout une piscine et une salle de sport en sous-sol. Après de multiples vicissitudes autour de sa construction, la Maison Internationale fut inaugurée en 1936.


La Maison Internationale devint le lieu de rencontre par excellence des étudiants des différentes fondations nationales. Que ce soit à la bibliothèque, autour de conférences ou dans la pratique sportive, la jeunesse internationale trouvait dans cet espace les occasions de se côtoyer et d'échanger, voire même de tisser des liens d'amitié pour l'avenir.


Le sport joua donc un rôle majeur dans l'incarnation des idées fondatrices de la Cité universitaire et participa à cette nouvelle volonté pacifiste de création de liens forts entre les nations.

 


Vue aérienne du Parc des Princes. ©Photographie Gérard Sanz. Ville de Paris

 

3. La confirmation de la place du sport dans la culture de masse à Paris et dans sa proche banlieue

Au début du siècle, on avait assisté au début d'un intérêt collectif de la population pour le sport. Dans l'Entre - deux - guerres, cette tendance se confirma et certaines manifestations sportives commencèrent à recevoir une véritable médiatisation.

a) Le stade de Colombes, les Jeux Olympiques et la culture populaire

L'attention de milliers de personnes du monde entier, désireuses de suivre les performances de leurs athlètes nationaux, se focalisait désormais sur les épreuves olympiques.
Après avoir accueilli la IIème Olympiade en 1900, à l'occasion de l'Exposition Universelle, Paris accueillit les Jeux Olympiques en 1924.

Les épreuves se déroulèrent en majorité au stade de Colombes, car il n'y avait pas de stades d'envergure suffisante dans Paris.

Ce stade avait été érigé en 1907 sur les terrains d'un ancien hippodrome de Colombes, à la suite d'une initiative du journal Le Matin. Ses dirigeants voulaient offrir « au peuple immense, consacrant à cela le tout neuf repos hebdomadaire (.) le jardin des muscles, la splendeur de la santé. les jambes nues courant sur l'herbe verte. ».


En 1922, le Racing club de France prit la succession du journal Le Matin à la tête du stade de Colombes. Il commença à prévoir de sérieux agrandissements en vue de la tenue des Jeux Olympiques de 1924. L'architecte Faurre Dujaric supervisa les travaux. Le stade s'étendit  désormais sur 14 ha, et il pouvait recevoir 60 000 spectateurs. Du 3 mai au 27 juillet 1924, 3000 athlètes de 45 nations différentes s'y illustrèrent  dans 20 disciplines différentes.


Un village Olympique fut construit aux abords du stade avec tout le confort moderne. Chaque corps de logement comprenait une chambre à trois lits, des lavabos et des douches. Des salles de restaurant étaient prévues pour servir trois repas quotidiens. Après la tenue des Jeux, ces installations furent reconverties en logements.


Cette Olympiade fut riche en records. Elle a marqué l'institutionnalisation définitive des Jeux Olympiques, avec une augmentation du nombre des participants mais aussi une augmentation du nombre de journalistes couvrant l'événement. Avec les Jeux de Colombes, l'Olympisme rentra définitivement dans la sphère du sport médiatique qui devenait un élément de la culture des masses.


Après les Jeux Olympiques, le stade de Colombes - qui prit le nom de Yves du Manoir en 1928 - resta un des stades les plus modernes et les plus populaires du pays jusque dans les années soixante.

La finale de la coupe de France de Football, événement attendu par une grande partie de la population française et extrêmement médiatisé, s'y déroula chaque année jusqu'à la reconstruction du Parc des Princes à Paris dans les années 70.

Dans l'entre deux - guerre, l'espace olympique commença aussi à entretenir des liens avec le spectacle de masse.

Ainsi, en 1927, le stade de Colombes accueillit une fête en l'honneur du Général Pershing, héros américain de la Première Guerre mondiale. En 1932, l'opéra Aïda fut donné en représentation dans le stade [2].

b) Le Vélodrome d'Hiver, haut lieu de la culture de masse

La construction des vélodromes avait connu ses heures de gloire dans les premières décennies du XX° siècle, mais le Vélodrome d'Hiver de Paris fut à l'origine d'une histoire singulière. Tout commença en 1902, lorsque Henri Desgrange, directeur du journal L'Auto, imagina d'aménager la Galerie des Machines, vestige de l'Exposition Universelle Internationale de 1900, en un vélodrome couvert. Il demanda à l'architecte Gaston Lambert d'y créer une piste de compétition cycliste. Le vélodrome d'Hiver fut inauguré le 20 décembre 1903, et il connut un succès populaire d'une rapidité fulgurante. Il faut noter que la compétition cycliste devient, au début du XX° siècle, « un spectacle de masse, destiné essentiellement aux couches ouvrières urbaines ».


En 1909, la destruction de la Galerie des Machines fut annoncée dans le but de libérer la perspective vers le Champ de Mars. Desgranges décida alors d'édifier à quelques pas de là, à l'angle du boulevard de Grenelle et de la rue Nélaton, un nouveau temple du vélo pouvant recevoir 17 000 spectateurs sur des gradins de briques et de béton.

Le nouveau Vel' d'Hiv' vit alors le jour, avec sa piste cyclable de sapin de 250 mètres de long se déployant autour d'une vaste pelouse centrale. La salle était éclairée par une immense verrière zénithale et par plus de mille ampoules.


De nombreuses manifestations cyclistes animèrent cet équipement, avec notamment la fameuse course cycliste des 6 jours créée en 1913 sur l'exemple d'une course américaine équivalente. Les 6 jours connurent leur heure de gloire dans l' entre - deux - guerres,  avec la création en 1926 de l'élection de la Reine des 6 jours, qui était chargé de donner le départ de la course. Les 6 jours étaient attendus d'année en année comme le sommet de la saison cycliste. Les Reines étaient choisies dans le milieu des artistes à la mode (Edith Piaf, Annie Cordy, Yvette Horner furent ainsi Reines des 6 jours).

Durant cet événement, une agitation régnait de jour comme de nuit dans le Vélodrome mais aussi dans les rues du quartier. Un nombre de personnes incalculables désiraient suivre la course et se pressaient sur les abords du stade afin de participer à l'événement même de loin.


Pendant 50 ans, le Vel' d'Hiv' Vel ne désemplit pas, témoignant de l'engouement des parisiens pour les courses.

« Des ouvriers encore en bleu de travail, des familles entières avec des paniers pour le pique - nique dans les gradins et des élégantes en robe du soir au bras de messieurs en smoking. Bref, le tout Grenelle et le tout Paris réunis dans une même passion frénétique du Vélodrome d'Hiver. » [3]


Le Vélodrome d'Hiver fut l'une des arènes dans lesquelles le sport, support de culture de masse, prit tout son sens autour du cyclisme tout d'abord, puis avec l'élargissement des événements organisés, des tournois de boxe (on a pu y voir combattre Marcel Cerdan, Ray Sugar Robinson entre autres.) aux épreuves équestres. Des défilés de mode y furent organisés.

On assistera durant les 50 années de son existence à la naissance du sport spectacle. Les 16 et 17 juillet 1942, plusieurs milliers de juifs y furent enfermés à la suite de la « rafle du Vél d'Hiv », avant de mourir. Les survivants furent envoyés en camp.

Sa destruction en 1959 laissera un vide dans le quartier mais la mémoire populaire reste et continue à faire vivre ce lieu au travers des récits et de multiples anecdotes.


CONLUSION

Deux traits caractérisent la période : un réel effort de la ville de Paris pour donner à l'équipement sportif une place dans la ville et contribuer ainsi à un accès plus important des Parisiens de toutes classes aux pratiques sportives. L'accent mis sur les piscines traduit les retombées hygiénistes de ce sport, dans un contexte où les logements étaient peu équipés et où les taudis restaient une question d'actualité.

Le deuxième trait est la contribution massive du sport à la culture de masse des Parisiens et des banlieusards de l'époque. Deux espaces architecturaux se détachent : le stade, porté par une idée olympique, qui prend une allure internationale en 1924, et le vélodrome, qui garde un ancrage profond dans l'identité française de la culture populaire des Parisiens. La médiatisation du sport est en marche dans ces années-là, mais les événements de la Seconde Guerre mondiale donnèrent à certains de ces espaces de nouvelles significations, de nature tragique. 


Cette période a contribué à ancrer le sport dans la société. La popularité de ses manifestations en a fait un élément essentiel de la culture de masse en France, tandis que sa pratique  a pris une place importante dans la vie sociale des Français. A Roubaix, la piscine construite en 1927-1932 par Albert Baert prenait également une place de premier plan dans la vie des habitants. En effet, la généralisation des installations a permis à la fois le développement de la pratique individuelle tout en favorisant l'ascension de certains sports vers les cieux de la médiatisation.

L'équipement sportif a lui aussi trouvé sa place dans la cité durant cette période et a affirmé son identité en liaison directe avec le sport auquel il est consacré. Le Stade deviendra le chef de file des lieux du sport et se posera comme un des équipements majeurs. Il va marquer de son empreinte les villes par sa présence et par sa symbolique. A partir de ce moment, son architecture donnera lieu à des innovations technologiques dont va bénéficier l'ensemble de la construction et montrera une volonté affirmé de monumentalisation dans sa conception. Le stade Gerland à Lyon (1913-1926) par Tony Garnier, témoigne d'une telle inscription dans la vie urbaine, que confirmera l'ouvre de Le Corbusier à Firminy en 1955-66. A Paris, la destruction du Vél d'Hiv déclenchera la décision de construire le Palais Omnisports de Paris Bercy, lieu monumental pouvant accueillir 18000 spectateurs et 24 sports différents. 

[1] Loupiac (Claude) et Mengin (Christine), L'architecture moderne en France (Tome I), dir. Gérard Monnier, Picard, Paris, 1997, p. 188. 
[2] Legros (D.), Mémoires en Images, Rennes, A. Sutton, 1995, p. 45.
[3] Brasseur (B.), « Petite Reine et Ti'Punch », Je me souviens le XVème arrondissement, Paris, Parigramme, 1996, p. 39.


Bibliographie et sources :

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Brasseur (B.), « Petite Reine et Ti’Punch », Je me souviens le XV° arrondissement, Paris, Parigramme, 1996, pp. 39-49.

Bonnier (Louis), "Etablissement balnéaire de la Butte-aux-Cailles", L'Architecte, février 1925, Paris, édition Albert Lévy, pp. 13-24.

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Chemetov (Paul), Dumont (Maris-Jeanne), Marrey (Bernard), Paris-Banlieue, 1919-1939, Paris, Dunod, 1989.

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Loupiac(C), Mengin (C), L’architecture moderne en France (t. 1), dir. G. Monnier, Paris, Picard, 1997, pp. 76-80, 187-188.

Musée d’Art et d’histoire de la ville de Colombes, Les yeux du stade : Colombes, temple du sport, Thonon-les-Bains, Ed. de l’Albaron, 1993.

Vives (M.), « Un club à Paris : le PUC et ses stades », « A vos marques ! » Sport, art et architecture, dir. M. Tabeaud et Richard Conte, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, pp. 35-46.


Fiches Docomomo France

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- Bonnier (Louis), La Piscine de la Butte aux Cailles, 75013 Paris, 1924, rapp. A. Ferreira

- Gaudin (Henri et Bruno), Stade Charléty, 75013 Paris, 1988-1994, rapp. S. Gasperini-Coiffet

- Le Corbusier, Stade de Firminy, Firminy, 19, rapp. S. Timoner

- Pollet (Lucien), Piscine Molitor, 75016 Paris, 1929, rapp. H. Sardou

- Sauvage (Henri), HBM de la rue des Amiraux, 75 018 Paris, 1916-1925 rapp. S. Gobel et K. Pinc


Sources scientifiques internet :

http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Pierre_de_Coubertin


Autres sources :

Documentation provenant de l’exposition permanente « Utopie et Innovation », Cité Internationale Universitaire, Paris.