Firminy 2004
La renaissance d'un patrimoine remarquable

 

 

« Il faut bâtir la ville dans le soleil, il faut bâtir dans la lumière. Il faut la bâtir avec la nature retrouvée autour des villes. Cela commande notre urbanisme. Il faut la construire avec dignité et cela commande notre architecture. Il faut la construire dans la simplicité puisque nous sommes pauvres. »[1]

Eugène Claudius-Petit dans J. Rouaud, Le Salon des Arts Ménagers, tome 2, p. 40, Syros-Alternatives, Paris 1993

 

 

Firminy est une ville moyenne du bassin stéphanois, située à la frontière entre la région  Rhône-Alpes et la région Auvergne. Cette ville constitue aujourd'hui un témoignage physique des idées de Le Corbusier sur l'architecture et l'urbanisme.

Ce témoignage du Mouvement moderne comprend deux volets, dont Eugène Claudius-Petit (1907-1989) fut l'instigateur en tant que maire de Firminy. Il avait été Ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme (1948-1953) avant d'être élu maire de Firminy en 1953, fonction élective qu'il assura jusqu'en 1971. Il souhaitait éradiquer les taudis et faire construire des immeubles offrant des logements décents à la population. Il réalisa ce projet en créant Firminy-Vert, nouvel « ensemble urbain » conçu comme une extension de la ville existante. Il en confia la conception et la réalisation à Charles Delfante, André Sive (et Jean Kling après la mort d'André Sive en 1958) et Marcel Roux. Cette réalisation fut conduite en respectant les principes de la Charte d'Athènes. Claudius-Petit souhaitait aussi créer un « centre civique » qui soit lié à la fois à Firminy-Vert et à la ville historique. Ce centre civique devait être dédié à des activités spirituelles et sportives, considérées par le Maire comme l'essence même de ce que le service public devait offrir à une ville qui en manquait cruellement. Animé par cette vision, Claudius-Petit invita Le Corbusier à Firminy en 1954. Dès 1955, la ville confia à ce dernier la construction d'une Maison des Jeunes et de la Culture et celle d'un stade municipal. La construction du centre civique s'échelonne de 1954 à aujourd'hui. Il est composé du stade (1954-1968), de la Maison des Jeunes et de la Culture (1955-1965), de la piscine (André Wogenscky , 1965-1968), et de l'Eglise Saint-Pierre, dont la conception fut commencée par Le Corbusier en 1961. Le Corbusier construisit aussi une unité d'habitation, située à l'extrémité du quartier de Firminy-Vert (1965-1967). L'ensemble ainsi conçu par Le Corbusier à Firminy, en symbiose avec le quartier Firminy-Vert, est le plus important ensemble urbain qu'il laisse en Europe.

La réalisation urbaine de Firminy-Vert connut une reconnaissance immédiate. En 1962, le Ministère de la Construction lui accorda le Prix de l'urbanisme pour l'année 1961. Mais le patrimoine du centre civique ne fut pas apprécié pendant de longues décennies. Le sort de l'Eglise Saint-Pierre, dont la construction n’a pas commencé, en 1965, constitua le point d'orgue de cette désaffection. Il commença à envenimer sérieusement les débats locaux dès 1970. La question qui anima ce débat fut d'abord celle de l'importance du financement nécessaire à cette construction, rapportée à la population d'obédience catholique susceptible d'être drainée à Firminy. Celle-ci n'était-elle pas trop faible pour justifier la construction de ce grand édifice ? En 1965, Claudius-Petit défendit publiquement la place des lieux de culte et des espaces spirituels dans les cités, fussent-elles d'échelle modeste, lors d'un colloque organisé à l'UNESCO[2]. Il avançait aussi dans cette manifestation l'intérêt des démarches œcuméniques, qui pouvaient aboutir à une fédération de plusieurs rites. Dans cette petite ville, l'œcuménisme servait aussi les intérêts de l'aménagement du territoire, un enjeu de l'époque, en mutualisant l'espace cultuel. En 1968, Claudius-Petit  prit l'initiative de créer une société paroissiale, chargée de faire réaliser le projet. Celle-ci oeuvra pour la réalisation en tentant de réunir des capitaux. Mais alors que les conditions de la réussite paraissaient à portée de main, le 25 mai 1970, lors de la pose de la première pierre,  l'évêque se désengagea publiquement du projet de construction, portant un coup à sa crédibilité.. En retirant sa responsabilité du projet de construction de l'édifice, pour la raison que ce lieu de culte ne répondait pas à un besoin, l'évêché  posait un nouveau problème, celui de l'affectation de l'édifice à une fonction autre que cultuelle. La construction s'engagea dans  la foulée de cette nouvelle interrogation. Elle fut portée par l'action d'une société civile, créée pour prendre le relais de la société paroissiale dont le positionnement était devenu caduc. Elle fut financée par des fonds privés, nationaux et internationaux. Sur la scène locale, la défense du projet était assumée aussi bien par des croyants que par des laïcs. Parmi ceux-ci figurait, dans les années soixante dix, le directeur de la Maison des Jeunes et de la Culture, membre de l'association Le Corbusier constituée pour défendre le projet. Malgré ses défenseurs,  la construction s'arrêta à nouveau en 1978, sous l'effet d'une insuffisance de fonds et du dépôt de bilan de l'entreprise chargée de la réalisation. Elle était alors construite aux deux tiers et resta dans cet état. En 1983, la municipalité projeta enfin de construire un gymnase contre l'église, au cœur du centre civique, menaçant ainsi son authenticité. La Direction Régionale des Affaires Culturelles eut alors une réaction décisive en lançant une étude de ZPPAU[3], qui évita que ce projet fût concrétisé. Certains  Apelous[4] réagirent également avec vigueur contre ce projet. Les habitants de l'unité d'habitation, en particulier, constituaient dans les années quatre vingt un véritable groupe de pression convaincu des qualités remarquables du legs corbuséen. L'inscription des parties construites à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques, en 1984, sauva l'église de la menace que constituait la construction d'un gymnase. L’inscription dès 1984 de l’Unité d’Habitation à ce même inventaire, n’épargna pas ce bâtiment d’une fermeture de la moitié de ces appartements par l’office public HLM municipal .

Un début de patrimonialisation de l'œuvre de Le Corbusier s'engagea donc à Firminy en 1984 non pas dans un climat serein de reconnaissance de l'œuvre du maître, mais par réaction aux atteintes projetées à l'authenticité du centre civique et au peu de cas fait à l’Unité d’Habitation. La Maison de la Culture et le stade furent classés au titre des monuments historiques en 1984. En 1993, les façades, les pilotis, l'école et le toit-terrasse de l'unité d'habitation furent classés monuments historiques. Le classement des parties construites de l'église, en 1996, est venu achever la protection « Monument Historique » des édifices du site.

La question de la préservation du site était pourtant toujours en suspens. La destinée de l'Eglise, comme l’abandon de l’Unité d’Habitation, avait stigmatisé les conflits. En trente ans, le patrimoine était devenu, à Firminy, le support de polémiques et de confrontations. Le projet d'installation d'une antenne de l'école d'architecture de Saint Etienne à Firminy, au sein de l'unité d'habitation, aviva ces polémiques. Conçu pour s'appuyer sur une pédagogie de l'œuvre corbuséenne, sur le site de l'unité d'habitation, ce projet ne fut pas validé par la direction de l'école. Des frustrations s'ensuivirent dans un contexte où l'installation d'une antenne pédagogique à Firminy pouvait apparaître comme un atout pour revitaliser cette petite ville éloignée des grands centres de décision.  

Depuis 2001, le patrimoine est devenu l'un des axes de la politique de développement de la ville. Cette politique patrimoniale mise en place par la nouvelle municipalité, conduite par Dino Cinieri, se traduit d'abord par la mise au jour des outils de la politique de l'urbanisme. Une étude de ZPPAUP[5] a été lancée sur le quartier de Firminy-Vert, ensemble urbain reconnu « patrimoine du XXe siècle » en 2002, ainsi qu'une révision du PLU[6]. Les questions de développement et de mise à jour des réseaux sont également traitées, avec la mise en place d'un pôle multimodal et d'un plan de circulation pour permettre une meilleure circulation au sein de la ville et une meilleure communication avec l'extérieur (électrification du réseau SNCF, connexion des différents types de transport, signalétique, parcours piétonniers pour les usagers ...). La réhabilitation complète de l'unité d'habitation a été entreprise en 2001.

La destinée de l'Eglise Saint-Pierre a été tranchée. Pour satisfaire au principe d'authenticité, son achèvement a été confié à José Oubrerie[7], ancien collaborateur de Le Corbusier, qui est le maître d‘œuvre du chantier aux côtés de l'Architecte en chef des Monuments Historiques. Dessinateur à l’atelier de la rue de Sèvres, en particulier pour cette réalisation, José Oubrerie, comme l’association qui s’est formée dès 1960 pour ce projet ; Maîtres d’ouvrages et Maîtres d’œuvres, n’auront jamais abandonné ce projet. Le chantier aura débuté en 1971, alimenté par des collectes privées et un prêt de la Fondation Le Corbusier.

Aujourd'hui, le chantier de terminaison de l’oeuvre est conduit sous la maîtrise d'ouvrage de la communauté d'agglomération Saint-Etienne Métropole présidée par Michel Thiollière, Sénateur Maire de Saint Etienne, qui en a accepté la donation par l’association « Le Corbusier pour l’église de Firminy vert » au titre « des grands équipements structurants culturels ». La fonction de l'Eglise sera celle d'une antenne du Musée d'art Moderne de Saint Etienne. La transformation de la fonction initiale respecte la conception spatiale voulue par Le Corbusier et vient aussi en résonance avec le contexte historique de la construction des églises et des lieux cultuels pendant les années cinquante et soixante. Cette époque connut en effet un renouveau de l'art et de l'architecture sacrés. Les commanditaires du clergé prirent acte, à cette époque, du fait que de nombreux artistes et architectes étaient des non-croyants et se tournèrent vers eux pour réinvestir les lieux de culte avec des œuvres de grande qualité. Affecter l'Eglise à un lieu dédié à l'art apparaît ainsi comme un signe de fidélité à l'esprit de l'époque.

Dans ce contexte, la démarche de la ville de Firminy, qui s'appuie sur un conseil scientifique,  concerne tous les aspects du patrimoine, y compris son volet archivistique. La mise en place d'un centre de documentation et d'archives est prévue. La démarche est à la fois locale et internationale, la ville ayant décidé de présenter sa candidature comme un volet d'un dossier international sur « L'œuvre de Le Corbusier dans le monde » à l'inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.

On assiste donc depuis trois ans à un renversement complet des stratégies de  réception du patrimoine moderne à Firminy.  

 

Pour aller plus loin, bibliographie succincte non exhaustive :

- Le Corbusier, Carpenter center, unite d'habitation, Firminy and other buildings and projects, 1961‑1963, volume 31, New York, Ed. Garland, 1984.

- Le Corbusier, Œuvres complètes, 1957-1965, Willy Boesiger, Editions Girsberger-les éditions de l'architecture, Zürich, 1965.

- Le Corbusier, Œuvres complètes, Volume 8, Les dernières œuvres, Willy Boesiger, Editions Girsberger-les éditions de l'architecture Artemis, Zürich, 1970.

- Le Corbusier, Carnets, volume 3, 1954-1957, Ed. Herscher, Paris, 1982.

- Le Corbusier, Carnets, volume 4, 1957-1965, Ed. Herscher, Paris, 1982.

- Pouvreau (Benoît), Eugène Claudius-Petit, un politique en architecture, thèse d'histoire de l'art, soutenue le 7 mars 2002, université Paris 1‑Panthéon Sorbonne sous la direction de Danièle Voldman, 2002, 523 pages.

- commère (René), « Le Corbusier à Firminy, les détours d'une reconnaissance patrimoniale », chapitre 13, pp. 237-264, dans François tomas, Variations autour du patrimoine, un cas d'école : le Forez, Publications de l'université de Saint Etienne, janvier 2004.

- Veschambre (Vincent), « Firminy‑Vert et le site Le Corbusier : vers une esthétisation du grand ensemble ? », Cahiers de la Méditerranée, n° 60, Paysages urbains (XVIe-XXe siècle), tome 2, Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine, juin 2000, pp. 133-148.



Notes :

[1] Discours prononcé aux Arts Ménagers, en 1952, par Eugène Claudius-Petit, Ministre de la reconstruction et de l'urbanisme, Président d'honneur du Salon des Arts Ménagers.

[2] Ce colloque eut lieu les 1er et 2 février 1965 à l'UNESCO à l'initiative du Comité national des constructions d'églises, de la Fédération protestante de France et du Consistoire israélite de France. Son thème était l'implantation des lieux de culte dans l'aménagement du territoire. 

[3] Zone de Protection du Patrimoine Architectural et Urbain 

[4] Habitants de Firminy.

[5] ZPPAUP : Zone de Protection du Patrimoine Architectural Urbain et Paysager.

[6] PLU : Plan Local d'Urbanisme, nouvelle appellation du Plan d'Occupation des Sols (POS).

[7] José Oubrerie, Architecte, Professeur à la Knowlton School of Architecture OSU, USA. Il est assisté d’Aline Duverger et d’Yves Perret, Architectes à Saint Etienne.


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Voir la fiche DOCOMOMO consacrée au stade de Firminy (version anglaise)